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Se tenant à l’orée du Moyen Français, les Grandes
Chroniques de France nous apportent un temoignage précieux quant à l’évolution de la langue. Les recherches portant
sur les changements grammaticaux qui ont débouché sur le Moyen Français se sont ordinairement penchées sur le XVe
siècle (Combettes 1988, Lemieux & Dupuis 1995, Buridant 1997, Vance 1997, Prévost 2001), et même au-delà. Quitte à les
passer sous silence (cf. la critique de Smith 2002), on estime parfois que les textes du XIVe - ‘siècle des
traductions’ - ne possèdent qu’une valeur linguistique réduite. En privilégiant ainsi les oeuvres littéraires,
on risque pourtant d’obtenir de l’évolution du Français une vue quelque peu faussée. Par aillleurs, la traduction
elle-même, qui servait à expliquer le texte source à un public romanophone ignorant le Latin (Evdokimova 2003), peut éclaircir
la nature des systèmes linguistiques romans (Buridant 1987), entre autres ceux de l’Ancien et du Moyen Français.
Dans cette communication on étudiera plusieurs vecteurs
de changement syntaxiques et discursifs indicateurs du développement du Moyen Français (Marchello-Nizia 1997), y compris les
connecteurs lequel et si, l’ordre syntaxique CVS, et la postposition du sujet suivant le connecteur et.
Il se trouve que la restructuration syntaxique de l’Ancien Français, qui commence tout juste à se faire sentir dans
les Chroniques de Primat composées vers 1270, va s’affirmer largement dans celle de Phillippe VI de Valois (1328-40);
il s’agit dans les deux cas de traductions assez fidèles. Nous établirons
ensuite une comparaison entre deux chroniques non traduites. La Vie de S. Louis (ms. Ste Geneviève), réalisée vers
1300, est un remaniement ‘libre’ d’une traduction de chroniques latines: l’auteur a opéré une libre
sélection tant dans le contenu que dans la forme linguistique de son sujet. L’analyse de cette chronique remaniée et
de la Chronique de Philippe VI de Valois (1340-50), non traduite elle aussi, démontre qu’entre ces deux textes,
espacés dans le temps de 50 ans environ, se poursuivent les mêmes progressions syntaxiques et discursives que nous avons relevées
dans les ‘traductions’ realisées vers la même époque.
Nous en dégagerons deux conclusions. Pour l’étude
linguistique du Moyen Français, les GCF fournissent une grande richesse de matériel pertinent et révélateur, située à un stade
d’évolution bien antérieur à celui des sources utilisées normalement à ce propos. En outre, pour ce qui est de l’évaluation
des données linguistiques, on s’offre la possibilité, en faisant la part de la traduction, de mieux cerner les changements
en cours dans le vernaculaire.
Buridant, C. (1987) L’ancien Français à la lumière
de la typologie des langues: les résidus de l’ordre OV en Ancien Français et leur effacement en Moyen Français. Romania
108, 20-65.
Buridant, C.(1997) La phrase des chroniqueurs. In B. Combettes
& C. Monsonégo (édd.) Le
Moyen Français, Philologie et Linguistique: Actes du VIIIème Colloque sur le Moyen Français, Université de
Nancy, pp. 319-338.
Combettes, B. (1988) Recherches sur l’ordre de la
phrase en Moyen Français. Thèse pour le doctorat d’Etat, Université de Nancy.
Evdokimova, L. (2003) La traduction en vers et la traduction
en prose à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle. Moyen Age 109,2 237-260.
Lemieux, M. & F. Dupuis (1995) The locus of verb movement
in non-asymmetric verb-second languages: the case of Middle French. In A. Battye & I. Roberts, (edd.) Clause structure
and language change. OUP, pp. 80-109.
Marchello-Nizia, Ch. (1997) Histoire de la langue française au XIVe et XVe siècles,
2ème éd. Paris: Bordas.
Prévost, S. (2001) La postposition du sujet en Français au XVe
et XVIe siècles: analyse sémantico-pragmatique. Paris: CNRS Editions.
Smith, J. (2002) Middle French: When? What? Why? Language Sciences 24, 3-4, 423-445.
Vance, B. (1997) Syntactic change in medieval French. Dordrecht: Kluwer.
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