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Cette communication se
propose d’aborder la question de la datation des changements linguistiques en prenant en compte l’écart entre
un style tendant vers l’oral, et un style qui s’intègre dans un contexte de lecture privée. À ce propos, nous
avons examiné la postposition éventuelle d’un sujet nominal après et (Nissen 1943, Marchello-Nizia 1985, Dupuis
1991, Vance 1995, entre autres). Selon certaines analyses appartenant à la grammaire générative, ce phénomène provient d’un
changement dans la grammaire du sujet (non-expression, postposition) en moyen français. Il se serait ainsi développé pendant
les XIVe-XVe siecles, s’affiliant à un groupe de «constructions nouvelles» (Vance 1995: 189, Junker 1995: 356):
(1) Et luy fut adoubee sa playe qu’il avoit
au col
Commynes 63, 20
(2) Et avoit ce prebtre beaucop de bestial
Vigneulles, CNN 4,22
La construction en (2), à «inversion libre», n’aurait
pris son envol qu’a partir de 1300, voire même de 1350.
La datation du phénomène semblerait pourtant être fonction
du genre de texte que l’on sélectionne. Dans cette étude il a été procédé à un depouillement de plusieurs textes historiographiques.
Dans la Chronique de Philippe Auguste (ms. Ste Geneviève 782, début du XIVe), et Villehardouin (ms. B, fin du XIIIe) ont été
relevés bon nombre de cas analogues à (1), mais pas à (2); ceux-ci deviennent assez fréquents plus tard, dans les Chroniques
de Philippe VI, (ms. BN 1813, de 1380 environ), p. ex.:
(3) Et ot ladite duchesse les fruiz
Phillippe VI 309
Les Grandes Chroniques se destinaient à un public
lettré (Spiegel 1978): elles supposaient un contexte de lecture plutôt privée. Par contre, dans les Récits d’un ménestrel
de Reims
(ms. A, 2e moitié du XIIIe), que l’on suppose avoir été destinés à être lus à haute voix devant un public, et qui s’intègraient
dans un contexte oral, on retrouve bien souvent non seulement des cas comme (1) mais également des exemples de (2), avec un
verbe transitif:
(4) Et ot la roïne conseil de lui marier
Récits 183,1
La construction (2), avec inversion ‘libre’
(Vance 1995), aura donc fait ses débuts au XIIIe où alors au XIVe, selon que le texte se situe dans un milieu oral, ou dans
un milieu de lecture privée. La postposition du sujet apres et semblerait avoir commencé par le style oral, et ne devrait
donc pas être considérée comme tournure «littéraire». En outre, les résultats obtenus mettent en valeur l’importance
d’une prise en compte dans la diachronie du genre stylistique des textes éxaminés.
Junker, M.-O., 1990. L’effet V1 : le verbe initial
en moyen français. Revue Canadienne de Linguistique, 35, 4, 351-371.
Lemieux, M. 1991. «Le role de et dans les constructions
à sujet nul et à sujet postposé en moyen français». VIIème Colloque International sur le Moyen Français, Université de Gand.
Marchello-Nizia, Chr. 1985 Dire le vrai: l’adverbe
«si» en français médiéval. Droz.
Nissen, H. 1943. «L’ordre des mots dans la chronique
de Jean d’Outremeuse». Thèse doctorale: Université d’Uppsala.
Spiegel, G. 1978 : The Chronicle tradition of Saint Denis:
a survey. Classical folia.
Vance, B. 1995. «On the decline of verb movement to Comp».
In A. Battye et I. Roberts (edd.) Clause structure and language change.
OUP.
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